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vivre aux Etats Unis

2 février 2007 5 02 /02 /février /2007 11:40

"Centre Pompidou : l'utopie assagie"

Par Clarisse Fabre, Le Monde

 

Dimanche 21 janvier, 11 heures : le Centre Pompidou ouvre ses portes et la chenille-escalator qui grimpe sur la façade transparente se met en mouvement. Commence une journée ordinaire et imprévisible. Que viennent faire les visiteurs ? Voir l'une des huit expositions à l'affiche ? Prendre un billet pour le film du soir ou le prochain spectacle ? Se renseigner sur la conférence de 18 heures ?

Pendant ce temps, à l'arrière du bâtiment, les usagers de la bibliothèque publique d'information - "la BPI" - font la queue : deux heures d'attente à prévoir ce dimanche, vingt-neuf minutes en moyenne.

Quand les portes se referment, vers 22 heures, le compteur dresse l'état des lieux. Au total, 15 877 personnes ont franchi le seuil du Centre : 3 800 ont visité l'exposition "Yves Klein", 650 se sont rendus à l'"Espace 315" dédié à la jeune création, 5 594 sont allés à la BPI. Et 3 900 personnes sont restées dans le forum où cohabitent une librairie d'art, une boutique design, une cafétéria et une exposition en accès libre.

A quelques jours de son 30e anniversaire, célébré le 1er février, le Centre Pompidou reste un lieu très vivant, même si, depuis 1977, l'atmosphère a changé profondément. Lieu culturel pluridisciplinaire, il a inspiré de nombreux musées et sert toujours de référence - de la Tate Modern Gallery de Londres au récent Musée du quai Branly, à Paris. Sa collection d'art moderne et contemporain, la plus importante au monde après celle du MOMA de New York, fait le tour des grands musées. Ses ateliers pour enfants ont eu, en leur temps, un caractère pionnier. De même que sa bibliothèque en accès libre. L'image d'un lieu cosmopolite, ouvert, a attiré pour y travailler des agents de nationalités étrangères (y compris des réfugiés), que le Centre peut recruter grâce au statut spécifique de son personnel. La réalité est évidemment moins rose, en attestent les réguliers conflits sociaux. "Beaubourg" est un outil exceptionnel et fragile à la fois.

Dès l'origine, le Centre est un projet complexe, né des événements de mai 1968, mais porté par la droite. En 1969, Georges Pompidou, alors président de la République, annonce la création d'un centre culturel polyvalent. Il veut dépoussiérer les musées. Développer la collection nationale d'art moderne, très en retard sur les Etats-Unis. L'enthousiasme de quelques-uns est contrebalancé par une opposition féroce et hétéroclite : les défenseurs de l'art moderne dénoncent un art contemporain "futile", des gens de gauche s'élèvent contre la "récupération de l'art" par les gaullistes, les conservateurs de musées restent crispés sur leurs collections...

En quelques années, pourtant, une équipe de trentenaires joyeux et doués fait de Beaubourg un lieu à part, où les arts plastiques, le spectacle vivant, la littérature, la musique, l'image animée, se croisent pour mieux cerner l'actualité artistique. Pontus Hulten, premier directeur du musée, ou Jean-Loup Passek, qui pilote le cinéma, font merveille. Et bien d'autres. Avec des hauts et des bas, l'aventure a continué.

Une telle offre suppose des arbitrages permanents entre la direction du musée, principal pourvoyeur des expositions, et les autres activités. De 2001 à 2005, Dominique Païni, ancien de la Cinémathèque et du Louvre, a "expérimenté l'exposition de matériaux qui ne s'exposent pas", du cinéma aux concepts intellectuels abstraits. "On s'aiguillonnait mutuellement", dit-il pour donner une idée de sa relation avec Alfred Pacquement, l'actuel directeur.

Serge Laurent, qui programme le spectacle vivant depuis 2000, a mis quelques mois à comprendre de l'intérieur le système Beaubourg. Il dédramatise les échecs : "L'interdisciplinarité ne fonctionne pas à tous les coups, explique-t-il. Chacun a des désirs dans son domaine. Puis on se frotte à la réalité."

Exemple récent, l'exposition Yves Klein. Daniel Moquay, l'un des responsables de la succession de l'artiste, rêvait de monter un ballet qu'avait imaginé le peintre, de son vivant. Cela s'est avéré impossible. Trop coûteux, ce projet avait un autre inconvénient : il n'entrait pas dans la programmation contemporaine que privilégie le spectacle vivant. Daniel Moquay déplore qu'"aujourd'hui, à Beaubourg, on ne parle plus que d'argent". "Tout ce que j'ai entendu, dit-il, c'est "L'exposition doit faire des entrées"." Et il s'indigne du fait que "l'équipe d'accrochage est externalisée" : le Centre ne compte que trois accrocheurs maison. "J'ai vu un technicien percer un mur à côté d'un tableau de Klein !"

Beaubourg s'est muséifié. "C'était fatal. Le prestige est là, dans les collections", estime Germain Viatte, ancien directeur du musée. "On a fait l'erreur de croire que les arts plastiques allaient fédérer le reste", souligne François Barré, autre figure historique du Centre, qu'il présida de 1993 à 1996. "Un autre principe a été mis à mal, la mobilité. On voulait que les gens bougent, pour rester en veille. Finalement, c'est devenu : nous vieillirons ensemble", s'amuse François Barré, pour qui "l'esprit de collection a pris le pas sur l'esprit de dispersion". Aujourd'hui, plus de la moitié des 1 300 agents du Centre ont plus de 50 ans.

L'enveloppe de l'Etat, 104,4 millions d'euros, un des gros budgets du ministère de la culture, permet seulement de maintenir le bâtiment en ordre de marche. Le financement des activités artistiques devient un vrai défi. L'enveloppe annuelle destinée à l'achat et à la production de spectacles est inférieure à 500 000 euros. Le développement des ressources propres - billetterie, mécénat - est indispensable, ici comme ailleurs. L'accent est mis sur les grandes expositions temporaires, qui attirent de nombreux visiteurs et que les internautes sont invités à noter de 1 à 4. Et les locations d'espaces, les visites privées des sponsors, comme LVMH, les jours de fermeture (les mardis) sont bienvenues. Quitte à bousculer un projet. "Parfois, on ne peut pas organiser une projection en avant-première parce que la salle est louée", constate Baptiste Coutureau, régisseur cinéma-video, syndiqué à la CFDT.

De son côté, l'Ircam, le laboratoire musical, est dans une "situation budgétaire critique" : "On s'autofinance à hauteur de 55 % grâce à des contrats de recherche. On a pour mission d'élargir notre diffusion tout en restant très pointus... et avec un budget gelé. Comment faire ?", s'interroge le nouveau directeur de l'Ircam, Frank Madlener, 37 ans. Ironique, il ajoute : "La nuit, la tour de l'Ircam est invisible. Mais c'est de là que part l'éclairage sur le Centre." On l'aura compris, Beaubourg suscite des sentiments mêlés. L'Ircam et la BPI se sont toujours sentis un peu isolés au sein du paquebot, comme si la greffe n'avait pas pris.

Le Centre a changé. On ne peut plus admirer gratuitement la vue sur Paris, depuis le 6e étage. Il faut être muni d'un billet d'entrée (10 euros) pour accéder à l'escalator. Ou avoir envie d'aller manger dans le restaurant hype, Chez George. Le forum n'est plus une salle des palabres, mais on peut venir avec son ordinateur et se connecter à Internet, sans fil, pendant une heure trente. "L'époque n'est plus la même", souligne le président du Centre, Bruno Racine, proche de Jacques Chirac : "On n'est plus dans le bouillonnement d'idées des années 1970. Aujourd'hui, l'énergie peut nous venir de l'extérieur", parie-t-il en faisant allusion au Centre de Metz, en chantier, et au projet de l'antenne de Shanghaï.

Une chose est certaine, ceux qui critiquent Beaubourg y sont souvent très attachés. Les usagers comme les salariés les plus remuants. "On aime tous la maison", résume Alain Rozanski, de la CGT. Le Centre a toujours intégré l'autocritique, observe d'ailleurs Dominique Païni : "Beaubourg est arrivé à un moment du XXe siècle où toutes les certitudes tombaient. Avec ses viscères apparents, le bâtiment est visible dans ses doutes. Le Centre est une raffinerie, disaient ses détracteurs. C'est vrai, au sens de raffiner les questions du temps."

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